L'indécision
ou Dédalée
par Pierre-Louis |
Son aile était prête. Une île,
une aile, c'est l'idée folle née dans sa tête en pleine
nuit. Une personne se lancerait d'une île à l'autre
avec une maigre voilure portée par la brise afin de traverser toute
la région de ces îles, presqu'îles et éruptions
sous-marines. La météo s'annonçait bonne et
avec une victime douée pour les aventures périlleuses, avec
une passion pour les acrobaties aériennes, la victoire serait enfin
sienne. La photo de sa figure mal rasée, une bouteille à
la main et sa carte de navigation dans l'autre, ferait la une de toutes
les nouvelles de la Terre. Une victoire bien méritée
pour une âme aventurière, âme opposée à
la sienne, craignant les folies et trop d'adrénaline.
C'était difficile de trouver une personne pour piloter ça,
bien sûr. Elle avait une allure bizarre, une voile triangulaire
et bombée, afin de capturer l'atmosphère plus chaude des
sources volcaniques. A la tête, une petite aile supplémentaire
pour manœuvrer à basse vitesse. Et à la queue, pas
de machine, une totale absence de puissance propulsive. Seule la
brise pour emporter la chose, seule la tempête et la vapeur
tellurique.
Nulle personne à l'âme aventureuse, impétueuse ou
audacieuse ne répondit à l'annonce. Pas une seule créature
ne voulait embarquer dans la création surprenante et à peine
volante. Une vie, je n'en ai qu'une seule, fît la voix commune
de la foule aguerrie à ces expériences. Une seule,
à ne pas gaspiller!
La Fortune ne sourit pas toujours aux âmes créatrices,
celles qui ont des idées trop grandes pour elles, trop folles pour
passer à l'action. La muse qui avait inspiré cette
personne-ci, qui avait lancé la roue de cette formidable aventure,
n'avait pas prévu la péripétie suivante; sa femme
et ses deux filles ne voulaient pas accepter la seule solution possible,
celle de laisser l'aile s'envoler avec la tête de la famille à
la gouverne.
Mais sa gouverne personnelle ne laissait aucune autre solution.
Une invention ne vit-elle pas que par la personne qui l'invente?
C'était donc sa responsabilité de tester la machine, de partir,
d'affronter toutes les possibilités; les tempêtes tropicales,
les créatures marines, les éruptions volcaniques qui prennent
par surprise, les fluctuations imprévisibles de la température…
Des milliers de trappes d'autant plus mortelles qu'indomptables car sa
frêle équipée ne pourrait survivre à la plus
petite incartade. Sans compter sur les défectuosités,
les incertitudes de la fabrication, qui pouvaient rompre l'échine
de sa bête sans crier gare et la projeter se casser la pipe au plus
profond d'une fosse sous-marine.
Malgré tout la résolution fût prise, car l'intention
était bonne. La matinée venue, de la pointe d'une montagne,
par de grandes enjambées l'épopée fut lancée.
Autour de l'île et au-dessus de la lagune, Dédalée,
la créature de chair et de voilures, flotta quelques heures afin
de prendre de l'altitude, poussée en volutes grimpantes par la douce
température. Une telle volaille joue avec la chaleur, qui
fait grimper des colonnes atmosphériques quand elles sont chaudes
et redescendre quand elles refroidissent. C'est pourquoi une stratégie
équilibrée est la partie la plus importante de toute envolée,
et une seule erreur, trop de sérénité ou de béatitude,
ramènes les caresses de Madame la Gravité. C'est une
lutte à armes inégales entre la nature humaine et les lois
de Mère Nature. L'humanité n'aime que ces propres lois
et tente souvent de briser les autres, sans jamais réussir.
Dédalée, une petite tache dans les nuées, finit
par rompre les amarres imaginaires avec son île d'origine.
Elle pointa sa tête vers la cible la plus proche et se mis à
glisser loin au-dessus des mers et des vagues éclatantes.
Les mains, solidement fixées à la barre, dirigeaient les
activités avec une grande confiance. La vue était bonne,
les mers océanes sentaient salées, semblaient émeraudes.
Comme si on voyait ça d'une autre planète, venue visiter
la Terre de très près. Ces pensées et bien d'autres
s'assemblaient dans la tête étourdie qui flottait doucement.
Soudainement, ces pensées s'envolèrent de leurs propres
ailes. À la barre, la confusion et la peur, jamais les bienvenues,
venaient de s'installer, comme si elles étaient chez elles.
Elles semaient la folie et l'amertume dans l'âme de Dédalée,
et d'une embarcation entre les vagues ont aurait pu apercevoir les hésitations
de la créature, tantôt volant à gauche ensuite partant
à droite, sans décider d'une seule direction. C'est
que l'excitation et la joie avaient fait perdre la tête à
cette pauvre âme perdue. La position courante était
maintenant inconnue. Fallait-il voler vers cette perle lointaine ou d'une
volée prendre la direction de cette autre destination qui semblait
familière?
Elle avait cette allure, car justement, là vivait sa famille,
sa femme si douce et attendrie, ses filles adorées et attentives.
Mais la gloire rêvée se trouvait devant, pas derrière.
Ne pas revenir en arrière, sinon c'est la perte, les moqueries,
les brimades! La décision fût enfin prise de continuer
vers l'île lointaine. Mais d'une hésitation à
l'autre, l'altitude avait déserté Dédalée,
avait fuit comme la logique la plus sensée. Malgré
toutes les indications, Dédalée flotta vers cette terre lointaine,
si désirée, mais pourtant inaccessible, intouchable.
Cette vie perdue ne fut pas regrettée. Pour atteindre la
fin rêvée, on doit vivre intensément. Une perte
est insensée seulement lorsque nous ne connaissons pas nos limites
et que nous avons pas l'envergure de les sacrifier.
La Fin. |